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Il fallut près de six heures à Wallander pour lire le journal de Harald Berggren jusqu’à la fin. Il avait été interrompu plusieurs fois. Le téléphone n’avait pas cessé de sonner et Ann-Britt Höglund était passée pour une rapide visite peu après seize heures. Mais Wallander avait fait de son mieux pour écourter les interruptions. Ce journal était une des choses les plus fascinantes, mais aussi les plus effrayantes, qu’il eût jamais approchées. Il décrivait quelques années de la vie d’un homme ; pour Wallander, c’était comme de pénétrer dans un monde totalement inconnu. Ce Harald Berggren, quel qu’il fût, ne pouvait être décrit comme un maître du langage —au contraire, il s’exprimait souvent de manière sentimentale ou avec une hésitation qui frôlait parfois l’impuissance. Mais le contenu, les expériences qu’il racontait possédaient une intensité qui débordait de loin leur habit verbal étriqué. D’un côté, Wallander devinait toute l’importance de ce cahier s’ils voulaient comprendre ce qui était arrivé à Holger Eriksson. D’un autre côté, il percevait sans cesse comme un avertissement intérieur. Ce pouvait aussi être une fausse piste, qui les éloignerait au contraire de la solution. Wallander savait que la plupart des vérités étaient à la fois attendues et inattendues. Il s’agissait juste de trouver les liens et de les interpréter correctement. De plus, une enquête n’était jamais semblable à une autre, du moins pas en profondeur, lorsqu’on commençait à pénétrer sous l’écorce des ressemblances superficielles.
Le carnet de bord de Harald Berggren était un journal de guerre. Au cours de sa lecture, Wallander avait pu identifier les deux autres hommes figurant sur la photo —même s’il ne savait toujours pas qui était qui. Sur la photo, Harald Berggren était entouré par un Irlandais, Terry O’Banion, et par un Français du nom de Simon Marchand. Le photographe était un homme de nationalité inconnue qui se faisait appeler Raul. Ensemble, ils avaient participé pendant un an à une guerre en Afrique. Ils étaient tous mercenaires.
Harald Berggren commence son journal en racontant qu’il a entendu parler, à Stockholm, d’un café bruxellois où l’on peut nouer des contacts avec le monde obscur des mercenaires. Il note que ces premières informations datent du début de 1958. Il ne dit rien de ce qui le pousse, quelques années plus tard, à se rendre à Bruxelles. Harald Berggren semble surgir de nulle part dans son propre récit. Il n’a pas de passé, pas de parents, pas d’existence propre. Dans le journal, il fait son apparition sur une scène vide. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il a vingt-trois ans et qu’il est marqué par la défaite hitlérienne survenue quinze ans plus tôt.
Wallander avait interrompu sa lecture à cet endroit. Harald Berggren utilisait l’adjectif désespéré. Wallander relut plusieurs fois la phrase. La défaite désespérée imposée à Hitler par la trahison de ses généraux. Wallander essayait de comprendre. Cet adjectif fournissait une indication décisive à propos de Harald Berggren. Exprimait-il une conviction politique ? Ou bien était-ce le signe de sa confusion d’esprit ? Il n’y avait pas d’autres indices permettant de répondre dans un sens ou dans l’autre, car Harald Berggren n’y faisait plus allusion par la suite.
Au mois de juin 1960, il quitte la Suède par le train et s’arrête une journée à Copenhague pour une visite au parc d’attractions de Tivoli. Le soir, il danse avec une femme prénommée Irène. Il note qu’elle est mignonne, mais beaucoup trop grande. Le lendemain, il est à Hambourg. Le jour suivant, le 12 juin 1960, il se retrouve à Bruxelles. Au bout d’un mois, il a atteint son objectif : obtenir un contrat de mercenaire. Il note avec fierté qu’il perçoit maintenant une solde et qu’il va faire la guerre. Il a visiblement le sentiment de toucher au but de ses rêves. Tout cela est raconté de façon rétrospective, plusieurs mois plus tard, le 20 novembre 1960. Dans cette première entrée du journal, qui est aussi la plus longue, il donne un résumé des événements qui l’ont conduit jusqu’à cette date. Il se trouve alors en Afrique. Il précise le nom de l’endroit : Omerutu.
En lisant ce nom, Wallander se leva et alla chercher son vieil atlas scolaire, rangé au fond d’un carton dans l’armoire de la chambre. Bien entendu, il ne trouva aucune trace d’Omerutu. Il laissa cependant l’atlas ouvert sur la table de la cuisine. Il reprit sa lecture.
Harald Berggren est enrôlé en compagnie de Terry O’Banion et de Simon Marchand dans une unité de combat constituée exclusivement de mercenaires. Leur chef, dont il ne dit presque rien tout au long du journal, est un Canadien qu’il ne désigne jamais que sous le nom de Sam. Harald Berggren ne semble pas non plus s’intéresser à l’enjeu de cette guerre.
Wallander avait lui-même une représentation vague du conflit déchirant ce pays qu’on appelait à l’époque, y compris dans son vieil atlas, le Congo belge.
Harald Berggren ne semble éprouver nul besoin de justifier sa présence en tant que soldat étranger. Il dit simplement qu’ils se battent pour la liberté. Mais laquelle ? Ce n’est jamais explicité. Il note à plusieurs reprises, entre autres le 11 décembre 1960 et le 19 janvier 1961, qu’il n’hésiterait pas à se servir de son arme s’il se retrouvait en situation de combat face à des soldats suédois de l’ONU. Par ailleurs, il consigne soigneusement le moment où il touche sa solde. Le dernier jour de chaque mois est consacré à une comptabilité miniature. Combien il a gagné, combien il a dépensé, combien il a économisé. Il note aussi avec satisfaction ses actes de pillage. Dans un passage fort désagréable, les mercenaires parviennent à une plantation abandonnée et incendiée. Il décrit les cadavres décomposés couverts de mouches. Le propriétaire et sa femme, deux Belges, sont allongés, morts, dans leur lit. Ils ont les bras et les jambes arrachés. La puanteur est insoutenable. Mais les mercenaires fouillent la maison et découvrent des diamants et des bijoux en or qu’un joaillier libanais évaluera à plus de vingt mille couronnes. Harald Berggren note alors que la guerre se justifie par sa rentabilité. Il ajoute une réflexion personnelle qui n’a pas d’équivalent dans le journal : il se demande s’il aurait pu atteindre le même niveau de prospérité s’il était resté en Suède et avait gagné sa vie comme mécanicien. Il répond par la négative. Non, décidément, il ne s’en serait jamais aussi bien sorti. Il continue de mener sa guerre avec beaucoup d’enthousiasme.
À part son obsession de gagner de l’argent et de tenir ses comptes, Harald Berggren est aussi très scrupuleux sur un autre point.
Il tue des gens, dans sa guerre africaine. Il précise la date, l’heure et le nombre. Lorsqu’il en a la possibilité, il s’approche de ceux qu’il vient de tuer. Il note s’il s’agit d’un homme, d’une femme ou d’un enfant. Il constate froidement à quel endroit ses balles ont touché les victimes. Wallander lisait ces passages, qui revenaient régulièrement, avec un sentiment de malaise et de colère croissant. Harald Berggren n’a rien à faire dans cette guerre. Il touche un salaire pour tuer. Il ne dit jamais qui le paie. Et ceux qu’il tue sont rarement des soldats, rarement des hommes en uniforme. Le groupe dont il fait partie constitue un escadron de la mort, qui se livre à des exactions contre différents villages soi-disant opposés à cette liberté qu’eux-mêmes, les mercenaires, prétendent défendre. Ils massacrent, pillent, et se retirent ensuite. Ils sont tous européens, et ne considèrent visiblement pas ceux qu’ils tuent comme des êtres humains d’une dignité égale à la leur. Harald Berggren ne fait pas mystère du mépris que lui inspirent les Noirs. Il note avec satisfaction qu’ils s’enfuient comme des chèvres effarées à notre approche. Mais nos balles sont plus rapides que leurs bonds et leurs cabrioles.
En lisant ces lignes, Wallander avait failli jeter le cahier contre le mur. Mais il s’obligea à poursuivre, après avoir fait une pause pour baigner ses yeux gonflés. Il regrettait plus que jamais de n’être pas allé chez l’opticien.
À supposer qu’il dise la vérité, Harald Berggren tue en moyenne dix personnes par mois. Au bout de sept mois de guerre, il tombe malade. Il est évacué en avion vers un hôpital de Léopoldville. Il a attrapé une dysenterie amibienne et apparemment, il est au plus mal pendant plusieurs semaines.
Les notations dans le journal cessent alors. Mais au moment de son admission à l’hôpital, il a déjà tué plus de cinquante personnes au cours de cette guerre à laquelle il participe au lieu de travailler comme mécanicien en Suède. Une fois guéri, il retourne auprès de sa compagnie. Un mois plus tard, ils sont à Omerutu. Ils posent devant un rocher, qui n’est pas un rocher mais une termitière, et l’inconnu Raul prend la photo de Berggren entouré de Terry O’Banion et de Simon Marchand.
Wallander se leva et s’approcha de la fenêtre pour examiner la photo à la lumière du jour. Il n’avait jamais vu de termitière en vrai. Mais le journal faisait manifestement référence à l’image qu’il tenait entre les mains. Il retourna à sa lecture.
Trois semaines plus tard, ils sont victimes d’une embuscade et Terry O’Banion est tué. Ils sont contraints de battre en retraite. Celle-ci se transforme en fuite désordonnée. Wallander essaya de repérer la peur chez Harald Berggren. Il était persuadé qu’elle existait. Mais Berggren la dissimule. Il note seulement qu’ils enterrent les morts dans le bush, en marquant l’emplacement des tombes de simples croix en bois. La guerre continue. Un jour, il s’exerce au tir en prenant pour cible un troupeau de singes. À une autre occasion, il ramasse des œufs de crocodile au bord d’un fleuve. Ses économies s’élèvent à présent à près de trente mille couronnes.
La fin arrive brutalement, au cours de l’été 1961. Le journal s’interrompt du jour au lendemain.
Wallander songea qu’il avait dû en être de même pour Harald Berggren —il devait penser que cette étrange guerre dans la jungle durerait éternellement. Dans ses dernières notes, il raconte le départ précipité, de nuit, tous feux éteints, à bord d’un avion de transport dont le moteur commence à faire des siennes peu après le décollage de la piste qu’ils ont eux-mêmes dégagée, dans le bush. Il ne précise même pas leur destination —comme s’il en avait assez, ou qu’il n’avait plus rien à dire. Harald Berggren s’éloigne dans la nuit africaine, le bruit du moteur s’estompe, il n’est plus là.
Il était cinq heures de l’après-midi. Wallander s’étira et sortit sur le balcon. De gros nuages arrivaient de la mer. La pluie n’allait pas tarder. Il songeait à ce qu’il venait de lire. Pourquoi ce journal se trouvait-il dans le coffre de Holger Eriksson en compagnie d’une tête réduite ? À supposer qu’il fût encore en vie, Harald Berggren devait avoir un peu plus de cinquante ans. Wallander s’aperçut qu’il frissonnait. Il retourna à l’intérieur et ferma la porte du balcon. Il s’assit sur le canapé. Il avait mal aux yeux. Pour qui Harald Berggren avait-il tenu ce journal ? Lui-même ou quelqu’un d’autre ?
De plus, il manquait quelque chose.
Wallander ne savait pas encore quoi. Un jeune homme tient le journal d’une guerre lointaine en Afrique. Souvent, il décrit les faits en détail, même si son champ d’observation est limité. Mais il manquait toujours quelque chose. Wallander n’était pas parvenu à lire entre les lignes.
La deuxième fois qu’Ann-Britt Höglund sonna à la porte, il comprit enfin. En l’apercevant, il se rendit compte de ce qui manquait dans le journal de Harald Berggren. Son monde était entièrement dominé par les hommes. Les femmes qu’il évoquait étaient mortes, ou alors occupées à s’enfuir en bondissant. En dehors d’Irène, rencontrée au parc de Tivoli de Copenhague —celle qui était mignonne, mais beaucoup trop grande —, il n’y a aucune femme. Il raconte des permissions dans différentes villes du Congo, ses beuveries et ses bagarres. Mais il n’y a jamais de femme. Seulement Irène.
Wallander ne put s’empêcher de penser que c’était important. Harald Berggren est un jeune homme lorsqu’il part pour l’Afrique. La guerre est une aventure. Dans l’univers d’un jeune homme, les femmes représentent un élément important de l’aventure.
Il commençait à s’interroger. Mais il préférait garder ses pensées pour lui jusqu’à nouvel ordre.
Ann-Britt Höglund venait lui apprendre qu’elle avait fouillé l’appartement de Gösta Runfeldt en compagnie de l’un des techniciens de Nyberg. Le résultat était négatif. Ils n’avaient rien trouvé qui puisse expliquer pourquoi il avait acheté du matériel d’écoute.
— Le monde de Gösta Runfeldt est rempli d’orchidées, dit-elle. Il me fait l’impression d’un veuf aimable et passionné.
— Sa femme se serait noyée, dit Wallander.
— Elle était très belle, répliqua Ann-Britt Höglund. J’ai vu leur photo de mariage.
— Nous devrions peut-être chercher à savoir ce qui lui est arrivé. Un de ces jours.
— Martinsson et Svedberg s’occupent de contacter ses enfants, dit-elle. Mais je me demande si nous ne devrions pas commencer à prendre cette disparition au sérieux.
Wallander avait déjà eu Martinsson au téléphone. Celui-ci avait parlé à la fille de Gösta Runfeldt. Elle n’imaginait pas une seule seconde que son père ait pu disparaître volontairement. Elle était très inquiète. Elle savait qu’il devait partir pour Nairobi et, jusqu’à l’appel de Martinsson, elle avait cru qu’il était là-bas.
Wallander était du même avis : désormais, la disparition de Gösta Runfeldt constituait une priorité aux yeux de la police.
— Il y a trop de choses qui clochent, dit-il. Svedberg devait me rappeler dès qu’il aurait parlé au fils, qui se trouve apparemment quelque part dans le Hälsingland, dans une maison de campagne où il n’y a pas le téléphone.
Ils convinrent de réunir le groupe d’enquête le lendemain dimanche, en début d’après-midi. Ann-Britt Höglund se chargerait de prévenir les autres. Puis Wallander lui décrivit le contenu du journal de Harald Berggren. Il prit son temps, en essayant de n’omettre aucun détail. C’était aussi une façon pour lui de résumer ses impressions.
— Harald Berggren, dit-elle pensivement lorsqu’il eut fini. Est-ce que ce pourrait être lui ?
— En tout cas, il lui est déjà arrivé de commettre des atrocités, régulièrement et moyennant finances. Son journal est assez terrifiant, il faut bien le dire. Peut-être vit-il aujourd’hui dans la peur que le contenu en soit dévoilé ?
— Autrement dit, il faut le retrouver. De toute urgence. Mais comment ?
Wallander hocha la tête.
— Le journal se trouvait dans le coffre d’Eriksson. Jusqu’à présent, c’est notre piste la plus sérieuse. Même si nous devons continuer à tout explorer, sans a priori.
— Tu sais bien que c’est impossible. Quand nous trouvons une piste, ça crée forcément un a priori.
— C’était surtout un rappel, répondit Wallander de façon évasive. Du fait que nous pouvons nous tromper.
Elle était sur le point de partir lorsque le téléphone sonna. C’était Svedberg, qui avait réussi à joindre le fils de Gösta Runfeldt.
— Il est bouleversé, dit Svedberg. Il voulait prendre le premier avion.
— Quand a-t-il parlé à son père pour la dernière fois ?
— Quelques jours avant son départ pour Nairobi. Son départ prévu, plutôt. Il n’a rien remarqué d’inhabituel à ce moment-là. D’après lui, son père était toujours heureux de partir en voyage.
Wallander acquiesça.
Il tendit l’écouteur à Ann-Britt Höglund, qui informa Svedberg de l’heure prévue pour la réunion du lendemain. Elle avait déjà raccroché lorsque Wallander se rappela qu’il avait en sa possession un papier appartenant à Svedberg. À propos d’une femme qui avait eu un comportement bizarre à la maternité d’Ystad.
Ann-Britt partit pour retrouver ses enfants. Lorsqu’il fut à nouveau seul, Wallander appela son père. Ils décidèrent qu’il passerait le voir tôt le lendemain matin. Son père avait fait développer les photos qu’il avait prises à Rome avec son vieil appareil.
Wallander consacra le reste de la soirée à faire le point sur le meurtre de Holger Eriksson. Parallèlement, il récapitula les éléments de la disparition de Gösta Runfeldt. Il était inquiet, agité. Il avait du mal à se concentrer.
Son pressentiment de se trouver à la périphérie de quelque chose d’énorme ne cessait de croître.
L’inquiétude ne lui laissait pas de répit.
À la fin, il constata qu’il était trop épuisé pour réfléchir davantage. Il était vingt et une heures. Il repoussa son bloc-notes et appela Linda. Le téléphone sonna longtemps dans le vide. Elle n’était pas chez elle. Il enfila une grosse veste, descendit dans le centre-ville et dîna dans le restaurant chinois qui faisait l’angle de la place. Il y avait encore beaucoup de monde. Il se rappela qu’on était samedi. Il s’autorisa une carafe de vin, qui lui donna tout de suite la migraine. Lorsqu’il ressortit dans la rue, il pleuvait.
Au cours de la nuit, il rêva du journal de Harald Berggren. Il était debout dans le noir, il faisait très chaud, et quelque part dans cette obscurité, Harald Berggren le visait avec une arme.
Ilse réveilla de bonne heure.
La pluie avait cessé et le ciel était à nouveau dégagé.
À sept heures et quart, il prit sa voiture et partit chez son père, à Löderup. Les contours du paysage se découpaient avec acuité dans la lumière matinale. Wallander décida de convaincre son père et Gertrud de faire une promenade avec lui sur la plage. Bientôt, il ferait trop froid.
Il repensait avec malaise au rêve de la nuit. Tout en conduisant, il songea aussi qu’ils devaient profiter de la réunion de l’après-midi pour dresser une liste des priorités. Il était urgent de localiser Harald Berggren. Surtout s’il s’avérait que cette piste ne menait nulle part.
Lorsqu’il entra dans la cour, son père se tenait déjà sur le perron pour l’accueillir. Ils ne s’étaient pas revus depuis le voyage à Rome. Ils allèrent à la cuisine où Gertrud avait préparé le petit déjeuner. Ensemble, ils regardèrent les photos prises par son père. Beaucoup d’entre elles étaient floues. Le sujet avait parfois tendance à déborder du cadre. Mais comme son père paraissait à la fois satisfait et fier, Wallander se contenta de hocher la tête avec admiration.
Une image se distinguait des autres. Elle avait été prise par un serveur, au cours de leur dernière soirée à Rome. Ils venaient de dîner, on apercevait une bouteille de vin à moitié vide sur la nappe blanche. Wallander et son père s’étaient rapprochés l’un de l’autre et souriaient au photographe.
Un court instant, Wallander revit la photo pâlie du journal de Harald Berggren. Mais il repoussa cette association d’idées. Dans l’immédiat, il voulait se regarder, lui, avec son père. Il constata que la photo confirmait de façon irrévocable ce qu’il avait découvert au cours du voyage.
Ils se ressemblaient, physiquement. Ils se ressemblaient même beaucoup.
— J’aimerais bien en avoir une copie, dit Wallander.
— C’est déjà fait, répondit son père avec satisfaction en lui tendant une enveloppe.
Lorsqu’ils eurent fini de manger, ils se rendirent à l’atelier. Son père était sur le point d’achever un paysage avec un coq de bruyère. Il peignait toujours l’oiseau en dernier.
— Combien de tableaux as-tu peints dans ta vie ? demanda Wallander.
— Tu me poses la même question chaque fois. Comment veux-tu que je le sache ? À quoi ça servirait ? Le principal, c’est qu’ils soient tous pareils. Sans exception.
Wallander avait compris depuis longtemps qu’il n’y avait qu’une seule explication au fait que son père représentait sans cesse le même motif. C’était sa manière de conjurer tous les changements qui se précipitaient autour de lui. Dans ses toiles, il maîtrisait jusqu’à la trajectoire du soleil. Celui-ci restait immobile, fixe, toujours suspendu à la même hauteur, au-dessus des arbres.
— C’était un beau voyage, dit Wallander en regardant son père mélanger des couleurs.
— Je te l’avais bien dit. Si on n’avait pas fait ce voyage, je serais mort sans avoir vu la chapelle Sixtine.
Wallander se demanda brièvement s’il allait profiter de l’occasion pour l’interroger sur sa promenade nocturne dans les rues de Rome. Puis il y renonça. C’était un secret qui ne concernait personne d’autre que lui.
Il suggéra de prendre la voiture jusqu’à la mer. À sa grande surprise, son père accepta aussitôt. Gertrud préféra rester à la maison. Peu après dix heures, ils prirent la route de Sandhammaren. Il n’y avait presque pas de vent. Ils laissèrent la voiture à proximité de la plage. Son père s’appuya à son bras pour franchir les dunes. Puis la mer s’étendit devant eux. La grève était presque déserte. Au loin, quelques personnes jouaient avec un chien. Pour le reste, ils étaient seuls.
— C’est beau, commenta son père.
Wallander l’observait à la dérobée. Le voyage à Rome semblait avoir transformé son humeur de fond en comble. Peut-être même aurait-il un effet positif sur la maladie insidieuse diagnostiquée par les médecins. De toute façon, Wallander savait qu’il ne comprendrait jamais pleinement ce que cette semaine avait signifié pour lui. C’était le voyage de sa vie, et Wallander avait eu le privilège de l’accompagner.
Ils marchaient lentement le long de la grève. Wallander pensa qu’il leur serait peut-être possible à présent d’évoquer le passé. Mais il n’y avait aucune urgence. Soudain, son père s’immobilisa.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Wallander.
— Je ne me sens pas très bien depuis quelques jours. Mais ça va passer.
— Tu veux qu’on rentre ?
— J’ai dit que ça allait passer.
Sa vieille impatience reprenait le dessus. Wallander ne lui posa pas d’autres questions.
Ils se remirent en marche. Un vol d’oiseaux migrateurs passa au-dessus de leurs têtes, vers l’ouest. Ils se promenaient depuis plus de deux heures lorsque son père déclara enfin qu’il était prêt à rentrer. Wallander, qui avait oublié l’heure, comprit qu’il devait se dépêcher s’il ne voulait pas être en retard à la réunion, au commissariat.
Après avoir déposé son père à Löderup, il revint à Ystad avec une sensation de soulagement. Même si son père ne pouvait échapper à la maladie, il était évident que le voyage à Rome avait beaucoup compté pour lui. Peut-être pourraient-ils renouer le contact qui s’était rompu tant d’années plus tôt, le jour où Wallander lui avait annoncé sa décision d’entrer dans la police ? Son père n’avait jamais accepté ce choix. Et il ne lui avait jamais expliqué pourquoi. Sur le chemin du retour, Wallander songea qu’il allait peut-être enfin obtenir une réponse à cette question qu’il avait passé beaucoup trop de temps à ruminer, dans sa vie.
À quatorze heures trente, ils fermèrent les portes de la salle de réunion. Lisa Holgersson était présente. En la voyant, Wallander se souvint qu’il n’avait toujours pas appelé Per Åkeson. Par mesure de sécurité, il griffonna un mot dans son bloc.
Puis il leur fit part de la découverte de la tête réduite et du journal de Harald Berggren. Lorsqu’il eut fini, la réaction unanime autour de la table fut que cela ressemblait effectivement à une piste. Ils se répartirent les différentes tâches, après quoi Wallander passa à la disparition de Gösta Runfeldt.
— À compter de maintenant, dit-il, nous devons partir de l’idée qu’il lui est arrivé quelque chose. Nous ne pouvons exclure l’hypothèse d’un accident ou d’un crime. Naturellement, la possibilité d’une disparition volontaire subsiste toujours. En revanche, je crois que nous pouvons oublier l’existence d’un lien entre Holger Eriksson et Gösta Runfeldt. Même chose, là encore : il se peut qu’un tel lien existe. Mais c’est peu vraisemblable. Rien ne nous porte à le croire.
Wallander voulait conclure la réunion le plus vite possible. On était malgré tout dimanche. Il savait que ses collaborateurs consacraient toute leur énergie à l’enquête en cours —mais aussi que la meilleure façon de travailler consistait parfois à se reposer. Les quelques heures passées chez son père le matin même lui avaient redonné des forces. Lorsqu’il quitta le commissariat, peu après seize heures, il se sentait bien plus reposé que les derniers jours. Son inquiétude s’était, elle aussi, provisoirement atténuée.
S’ils parvenaient à retrouver Harald Berggren, il y avait fort à parier qu’ils trouveraient aussi la solution. Le meurtre était trop étudié pour ne pas être le fait d’un individu très particulier.
Harald Berggren pouvait bien être cet individu.
En rentrant à Mariagatan, Wallander s’arrêta dans un magasin ouvert le dimanche. Il ne put résister à l’impulsion de louer une cassette vidéo. C’était un classique : Quai des brumes. Il l’avait vu au cinéma à Malmö avec Mona, tout au début de leur mariage. Mais il n’en avait qu’un très vague souvenir.
Il regardait le film lorsque le téléphone sonna. En reconnaissant la voix de Linda, il dit qu’il la rappelait tout de suite. Il appuya sur « pause » et s’installa à la cuisine. Ils bavardèrent pendant une demi-heure. Pas un seul instant elle ne s’excusa de ne pas l’avoir appelé plus tôt. Il n’aborda pas le sujet. Il savait qu’ils étaient semblables sur ce point. Distraits parfois, mais aussi capables de concentration lorsque les circonstances l’exigeaient. Elle lui dit que tout allait bien, qu’elle travaillait à l’heure du déjeuner dans le restaurant de Kungsholmen et qu’elle se consacrait pour le reste à son école d’art dramatique. Il ne lui demanda pas comment se passaient les cours. Il avait le sentiment qu’elle doutait déjà suffisamment de ses propres capacités.
Juste avant de raccrocher, il lui raconta la matinée sur la plage.
— On dirait que vous avez passé une bonne journée, dit-elle.
— Oui. J’ai l’impression que quelque chose a changé.
Après avoir raccroché, Wallander sortit sur le balcon. Il n’y avait toujours pas de vent. C’était rare, en Scanie.
L’espace d’un instant, il ne ressentit plus la moindre inquiétude. Dans l’immédiat, il allait dormir. Ilse remettrait au travail le lendemain matin.
En éteignant la lumière dans la cuisine, il aperçut à nouveau le journal.
Où donc Harald Berggren se trouvait-il en cet instant ?